lundi 16 novembre 2009

« Le seul poète du Père, c’est le Christ »

Gilles Baudry, poète, moine à l’abbaye bénédictine de Landévennec (Finistère) (1) : Pour cet écrivain bénédictin, l’acte poétique n’est qu’un balbutiement devant la grandeur de Dieu

(La Croix du 21/02/2009)


Poète et moine, est-ce bien compatible ?
Gilles Baudry : Assurément. S’il s’agissait de divertissement, d’esthétisme vide ou de fin en soi, patente serait l’incompatibilité. Mais si, loin d’être chimérique, la poésie est l’intuition de l’infini, un lieu de rencontre entre le visible et l’invisible, un humble chant, profond, de sève humaine, qui s’adresse à ce qu’il y a d’inaliénable en chacun… alors je ne me sens pas tiraillé entre deux postulations contradictoires. Je le vis plutôt comme une double fibre, un double et unique appel. Ni dualité ni amalgame, prière et poésie se répondent. Dans l’une comme dans l’autre, j’ai le sentiment de n’exister que dans l’invocation ou la reconnaissance, à l’image du Kyrie et du Magnificat en liturgie. Je ne suis pas un littérateur mais d’abord un lecteur, et, par surcroît, un auteur.

Comment l’écriture s’intègre- t-elle à la dimension d’écoute de la vie monastique ?
Dans le poème, la parole est une modalité du silence. La poésie est une voix accordée au silence, un chant-respiration de l’être né de l’écoute, de l’attention extrême. « Tout homme porte en lui un logos poétique », dit saint Basile. Je sais que toute œuvre d’art indique plus grand qu’elle, que je ne puis écrire que dans l’ombre et l’effacement comme artisan des mots, serviteur de la Parole. Le seul poète du Père, c’est le Christ.

Quel regard le créateur et contemplatif que vous êtes porte-t-il sur le « beau » ?
Pour l’essentiel, le regard d’un François Cheng qui ne le confond pas avec la joliesse. Il a la certitude que la vérité ne peut avoir lieu que dans la beauté inhérente à la bonté. La foi est aussi un chant. Que serait un savoir sans saveur ? Aurions-nous peur du délectable ? L’écueil serait dans l’esthétisme sans l’éthique. Comme le dit l’ami poète et traducteur Jean-Yves Masson, l’esthète est celui qui fait de chaque chose qu’il rencontre un embellissement de son âme, mais ne s’en nourrit pas. De même, la tentation pour le penseur chrétien serait d’arraisonner le mystère. La poésie, sertie de silence, pourrait être le discret et nécessaire contrepoint à la rationalité théologique.

La Bible n’est-elle pas un long poème ?
Des pans entiers de l’Écriture relèvent d’une forme poétique, lyrique. À commencer par les psaumes. Ainsi du Cantique des Cantiques, cet épithalame inséré au beau milieu de la Bible comme s’il constituait la pulsation du cœur de Dieu. Est-ce un hasard si le Cantique fut le plus commenté par les Pères et les mystiques, et que ces derniers se soient exprimés en vers ou en prose rythmée ? Quelle magnifique chambre d’échos, la Bible !

La poésie aide-t-elle à prier ?
Prière et poésie ne sont qu’élan et balbutiement devant la grandeur de Dieu. Entre elles, les parois sont parfois poreuses. Le poème est la prière du pauvre, une mendicité, alors même que le vrai mendiant, c’est Dieu lui-même : « Voici que je me tiens à la porte et que je frappe » (Apocalypse). La poésie peut nous ouvrir une fenêtre sur l’infini et transformer le quotidien en éternel. Elle nous préserve ainsi de la routine. Rien de pire que des chrétiens érodés par l’habitude. Dès que l’on est « habité », on ne peut pas être « habitué ».

Le moine, comme le poète, est un veilleur. J’aime parler de la poésie comme d’un état d’annonciation, de réceptivité. Les mots n’appartiennent pas au poète. Ils sont reçus… Cela me fait penser à ce petit vitrail latéral de notre église, qui envoie, l’été, sa flaque de lumière devant le Saint Sacrement. Le visiteur, d’instinct, s’arrête et se recueille. De même, le poème n’est qu’un vitrail offert. Une petite épiphanie fragile, ténue, du réel. En tant que poète, je tente de faire une métaphore voilée de la Présence.

recueilli par François-Xavier Maigre

(1) Il est l’auteur notamment de Nulle autre lampe que la voix, Rougerie 2006.

2 commentaires:

  1. bonjour, Je viens à mon tour vous souhaiter mes bons voeux pour 2010, la santé .

    je viens de découvrir votre blog ou je passerai vous lire ,j'écris moi même, vos textes me font pensée aux psaumes le mélange de la poésie et de la prière humble mais très doux j'aprécie,je vous remercie cordialement mn

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  2. Merci ! Au plaisir de vous lire à mon tour... F-X.M.

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