samedi 26 juin 2010

Voyage au pays des poètes chrétiens

(paru dans La Croix du 24 juin 2010)

Le Dur métier d'apôtre : Les poètes catholiques à la découverte d'une réelle authenticité (1870-1914), de Bernard Bonnejean, Cerf, 322 p., 32 €

Cette étude minutieuse tente d'esquisser une définition de la poésie catholique, en revisitant l'œuvre de Verlaine, Péguy et Claudel

Poète catholique... L'association peut surprendre, voire prêter à sourire. En effet, beaucoup considèrent que le « vrai » poète est d'abord celui qui dérange, qui sonde la noirceur de l'âme plus que les choses de la foi, qui explore les limites du langage plus qu'il ne poursuit une quête de sens. L'étiquette spirituelle - et pire encore, catholique ! - étant souvent perçue comme un gage de prosélytisme, d'amateurisme ou de mièvrerie. Il suffit pourtant de relire Paul Verlaine ou Charles Péguy pour mesurer combien la fibre religieuse, loin de brider la créativité, peut féconder un souffle poétique d'une rare intensité lorsqu'elle rencontre un talent authentique.

C'est l'un des grands mérites de cet ouvrage que de remettre à l'honneur la famille des poètes catholiques. Pour en brosser le portrait, Bernard Bonnejean, fin connaisseur de la poésie du XIXe siècle, a choisi de se restreindre à une période comprise entre 1870 et 1914, en se concentrant sur une poignée d'auteurs connus pour leur orientation chrétienne - Verlaine, donc, mais aussi Péguy et Claudel. Au point de départ de sa réflexion, l'inévitable « gageure », à laquelle, selon lui, tout poète croyant est un jour confronté : celle de « rendre compatible la liberté créatrice inhérente à l'inspiration » et « la discipline » liée à la « transmission de concepts et d'idéaux évidents et irrécusables ». Il s'agit en clair de définir à quelles conditions poésie et foi chrétienne peuvent s'accorder.

La poésie, s'interroge l'universitaire, a-t-elle « un sens, c'est-à-dire non seulement une signification ou une utilité, mais aussi une "direction" », qui ferait du poète le « serviteur de Dieu », voire son « acolyte privilégié » ? Loin d'asséner des réponses toutes faites, cette étude minutieuse se déploie dans la longueur, nourrie de très nombreux extraits de poèmes, correspondances et articles.

Pas de certitudes, donc, mais quelques intuitions fortes. Ainsi, dans le sillage de Claudel, Bernard Bonnejean avance que « plus la poésie se donne une finalité haute, plus elle doit se départir d'une originalité formelle et rhétorique où l'artiste ne s'ingénierait qu'à faire valoir son génie propre et à rechercher un plaisir égoïste d'esthète ». D'une érudition parfois décourageante pour le simple amateur, cette étude fournit néanmoins de précieuses clés de lecture pour aborder les poètes chrétiens d'aujourd'hui, de Jean-Pierre Lemaire à Gilles Baudry, en passant par Philippe Delaveau ou Roland Nadaus. Et tous ceux qui creusent un sillon spirituel, par-delà les étiquettes.

François-Xavier Maigre

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