lundi 13 septembre 2010

La poésie doit-elle à tout prix rimer ?

Certains pensent que oui, faute de quoi le poème ne serait qu'une parole hasardeuse, dénuée de beauté formelle... C'est en tout cas ce qu'avance une lectrice de La Croix, dans le courrier des lecteurs de l'édition du 13 septembre 2010, en réaction à la série menée tout au long de l'été par Colette Nys-Mazure autour de la poésie. Série pourtant audacieuse ! En effet, la poétesse a fait le pari de convoquer dans les colonnes du quotidien nombre de plumes contemporaines, chose plutôt rare à une époque où la corporation des poètes est souvent présentée comme un musée de cire. Aussi ce choix de textes a-t-il fait une large place à l'expression poétique actuelle, qui ne cherche pas forcément la rime, la métrique parfaite... mais plutôt un espace de liberté, affranchi des limites formelles. On aime, ou pas.

Or, s'interroge notre lectrice, "la poésie, mais vraiment où est-elle dans ces quelques lignes où les mots s'ajoutent aux mots sans aucune rime? Poésie : art de faire des vers, nous dit le Petit Larousse. Je sais bien que la poésie en prose existe aussi, mais n'est-il pas plus beau de lire une pièce en vers, où les rimes distillent ce "chant" ponctué par la césure coupant le vers alexandrin en deux hémistiches?" Question légitime ! D'autant, pour reprendre les mots de Philippe Delaveau, qu'à une époque pas si lointaine, la parole poétique "s’est mise à tourner à vide, à se détruire elle-même". Voilà sans doute le risque d'une écriture minimaliste et composant sa propre grammaire. Pour ma part, je suis cependant convaincu qu'il y a parfois plus d'inspiration dans un vers libre maîtrisé que dans bien des pages de poésie "classique", plus ou moins qualitative. Sans pointer tel ou tel auteur, on ne peut pas dire que la métrique et la rime sont toujours un gage de perfection !

D'ailleurs, combien de poètes actuels s'évertuent à perpétuer l'art de l'alexandrin, sans vraiment convaincre ou apporter quelque chose de nouveau, de personnel ? A force de vouloir rimer à tout prix, certains auteurs finissent par ne plus rien dire du tout ! Ou alors par tomber dans des lieux communs... qui ne riment à rien. Un comble. N'est pas Jacques Réda qui veut. Une autre partie de la réponse se trouve peut être dans cette analyse de Jacques Roubaud, qui va jusqu'à parler d'un « vers international libre », d'origine américaine, pour désigner l'écriture dominante dans la poésie contemporaine. Celui-ci "n'est ni compté ni rimé et plus généralement ignore les caractéristiques d'une tradition poétique dans une langue donnée ; il "va à la ligne" en évitant les ruptures syntaxiques trop fortes ", analyse-t-il. Certes, ses exigences formelles sont faibles. Cela signifie-t-il pour autant que cette forme de poésie est moins recevable sur le plan esthétique ?

Récemment, j'assistais à une soirée organisée par une commune francilienne à l'occasion d'un concours de poésie. La plupart des poèmes primés se conformaient à la plus stricte observance des usages de la poésie "classique" : des vers plus ou moins réguliers (encore faut-il en respecter scrupuleusement les règles, ce qui est loin d'être toujours le cas!), des rimes en veux-tu en voilà... ça oui ! Il y en avait, des rimes. Mais très peu de musicalité, très peu d'images inédites, très peu de paroles fortes... Bref, très peu de poésie.

4 commentaires:

  1. S'il reste bien un espace où il est possible de tout faire c'est encore la poésie !!! Rien à foutre des rimes, des syntaxes et de la régularité des rimes.

    Il suffit de relire l'énorme Henri Michaux pour s'en convaincre.

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  2. Pour le fun, il faut lire et relire le grand combat http://www.ac-nancy-metz.fr/enseign/lettres/transver/jeupoeti/grcombat.htm

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  3. Très bon ! Il y a aussi ce fameux texte de Queneau :

    Bon dieu de bon dieu que j'ai envie d'écrire un petit poème.
    Tiens, en voilà justement un qui passe
    Petit petit petit
    Viens ici que je t'enfile
    sur le collier de mes autres poèmes
    Viens ici que je t'entube
    dans le comprimé de mes œuvres complètes
    Viens ici que je t'enpapouète
    Et que je t'enrime
    Et que je t'enrythme
    Et que je t'enlyre
    Et que je t'enpégase
    Et que je t'enverse
    Et que je t'enprose
    La vache
    il a foutu le camp

    Raymond Queneau, L'instant fatal, Gallimard, Paris 1948.

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