jeudi 7 octobre 2010

La voix discrète et lumineuse des poètes chrétiens

Article paru dans le cahier "Livres et idées" de La Croix du 7 octobre 2010.

La poésie d’inspiration chrétienne connaît actuellement un nouvel essor, portée par des auteurs audacieux et méconnus

Une bouffée d’air pur ! Dans un marché de l’édition de plus en plus standardisé, la voix discrète et lumineuse de ces poètes chrétiens détonne. Bien sûr, ils ne vendront pas des milliers de livres – la plupart de ces tirages sont modestes, quelques centaines d’exemplaires tout au plus. On ne les verra pas sur les plateaux de télévision. Pas, ou peu, dans la presse écrite. Au mieux dans une poignée de revues littéraires spécialisées. Il n’empêche. Cette cuvée mérite d’être lue, méditée, partagée. Déjà, parce qu’elle signe le grand retour d’une parole poétique au service du sens, limpide et signifiante, alors que les expérimentations récentes avaient fini par assécher le langage, au risque de le rendre abscons… et de dérouter les lecteurs. Ensuite, parce qu’elle révèle des plumes injustement confidentielles, auxquelles on s’attache instantanément.

Ni bavardage ni esthétisme vain chez ces auteurs. Mais une sensibilité partagée sous des formes diverses, un même mystère qui se laisse approcher par petites touches, comme autant de métaphores voilées d’une présence jamais nommée. « Le poème est le pas/dont la parole rêve/quand le geste est perdu », énonce ainsi Bernard Jakobiak (La Tendresse intacte, Éd. Le Nouvel Athanor, 92 p., 15 €), poète et prêtre orthodoxe, qui entend se poster, par l’écriture, comme un veilleur attentif à l’invisible : « J’entends l’inattendu,/j’écoute, je regarde », dit-il simplement. Dans un petit recueil très réussi, l’auteur s’efforce de restituer une expérience spirituelle indissociable d’une disponibilité totale au réel : « Brise,/délivre-moi/de la blessure incompréhensible,/et maintiens-moi/où l’esprit baigne en la joie/dès qu’il émerge. » Par un raccourci habile, le poète a cette parole saisissante : « La louange a le goût/du soleil sans déclin ».

Proche, dans sa facture délicate et ramassée, Patiente variation, de Jean-Pierre Boulic (Éd. La Part commune, 116 p., 13 €), envoûte elle aussi par son évidence, sa fraîcheur revigorante : « L’éternité s’en allait et venait/Dans la voix miraculeuse du soir/Et ses nuées d’hortensias », souffle l’auteur dès les premiers vers, habité par cette terre bretonne qui imprègne chacun de ses textes. Économe de ses mots, ce poète des sentiers parvient à saisir, au fil du vagabondage, « La note juste/D’un imprévu/Dans l’espérance d’exister/En plénitude ». Ces deux ouvrages, facilement lisibles, séduiront même les lecteurs peu coutumiers du genre.

Beaucoup plus copieuse en revanche – plus de 300 pages ! –, la somme publiée par Dominique Daguet (De l’obscur à l’aurore, Zurfluh éditeur, 372 p., 30 €) donne l’occasion de redécouvrir la flamme d’un poète singulier, surtout connu pour son travail d’éditeur – il a fondé en 1975 les Cahiers bleus, revue littéraire de référence. Couvrant une vaste période (1954-2009), cette rétrospective rend justice au lyrisme généreux d’une voix qui n’est pas sans évoquer celle du psalmiste : « Que mon âme enfin sorte de son rêve noir,/oublie son bavardage si cher quoique si vain/pour n’être plus qu’écoute,/attention,/telle la feuille prête à recevoir,/dans l’intime recueillement du silence,/l’empreinte vive d’un visage/par qui elle-même redeviendra vivante. »

De ces quatre recueils, celui de Jean-Pierre Denis (Dans l’éblouissant oubli, Éd. Ad Solem, 96 p., 19 €) requiert sans doute la lecture la plus attentive, tant la démarche y est exigeante, radicale. De fait, personne n’attendait le directeur de la rédaction de l’hebdomadaire La Vie dans ce registre ! Il faut pourtant reconnaître que l’éditorialiste se révèle étonnant poète. Sa poésie s’attache à explorer les confins de l’indicible, à mettre des mots sur l’insaisissable. Il y a comme un parfum de genèse dans ces textes superbement tournés : « Je cherche un lieu qui nous précède/Une empreinte en avant de nos pas/Comme si longtemps avant qu’elle ne fût pierre/La pierre avait habité la vie. » Loin de toute joliesse, la poésie est, pour Jean-Pierre Denis, une impulsion vitale, un acte de foi dans le langage. « C’est un feu qui se prépare/Dans l’oubli de l’ombre/Dans la chair du vivant. »

François-Xavier Maigre

1 commentaire:

  1. Bon allez, on va lire JP Denis histoire de pas mourir idiot... même si la poésie c'est pas vraiment mon rayon (un traumatisme de jeunesse, moi j'aimais pas Rimbault, je voulais lire les fleurs du mal...)

    Pas complètement d'accord avec toi sur le nouvel essor : Christian Bobin, même s'il ne rivalise pas avec Paulo Coelho en terme de ventes est un auteur qui dépasse je pense la seule sphère catho.

    Je pense aussi au frère Cassingena et sa suite Etincelles, assez remarquable je trouve.

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