vendredi 10 décembre 2010

Quand la poésie sonde les voix de l’enfance

Article paru dans le cahier "Livres & Idées" de La Croix du 9 décembre 2010

Deux poètes publient simultanément deux superbes chroniques d’enfance, l’une racontée à travers le regard du fils, l’autre à travers celui du père

Journal d’un enfant sage de Jean-Michel Maulpoix, Mercure de France, 138 p., 14 €.

Petit carnet de paternité de Pierre Tanguy, La part commune, 94 p., 13 €

Voici deux ouvrages que liront à bon escient les jeunes parents et tous ceux qui rêvent de retrouver les charmes de l’enfance. Que les adultes trop sérieux passent d’emblée leur chemin : le poète et essayiste Jean-Michel Maulpoix a choisi de s’effacer derrière la parole de Louis, son fils âgé… de 3 ans ! « N’ayant pas atteint l’âge de la majorité, je confie à mon père (…) le soin de signer ce volume. Je sais qu’il ne manquera pas de corriger quelques étourderies et qu’il saura se garder de trop mêler sa voix à la mienne. » L’idée peut certes prêter à sourire. Mais il faut jouer le jeu. Car l’auteur, optant pour une écriture simple et inventive, parvient à donner à sa posture une crédibilité étonnante. « Je saute à pieds joints dans les flaques. N’y voyez pas de malice, c’est mon bonheur ! J’aurai trois ans en juillet : je marche sur le ciel. »

Au fil des pages de ce journal imaginaire se recompose un monde merveilleux, peuplé de jouets sonores, de héros et de géants, d’humeurs saisonnières, de saynètes perçues à hauteur de gosse : « Parfois, j’envie les fleurs qui sont au jardin. Il me semble que si j’étais l’une d’elles je n’aurais besoin pour me nourrir que d’un peu d’eau et de soleil », confesse Louis, en rêvassant à la fenêtre. Son regard enfantin semble pénétrer la véritable nature des êtres et des choses : « Un arbre, c’est de la terre qui s’élève, se ramifie et s’épanouit vers le bleu. C’est une conversation de feuillages et de fruits entre le soleil et la mort », lance-t-il, dans un raccourci puissant. C’est sans doute cette acuité au réel qui fait la force de ce livre, qui n’est léger qu’en apparence. Le poète n’est-il pas celui qui a su garder la fraîcheur de son jeune âge, capable d’embrasser le monde avec un étonnement toujours neuf ?

Avec son Petit carnet de paternité, Pierre Tanguy s’inscrit dans la même veine, à ceci près qu’ici c’est la voix du père qui se laisse entendre. Alors que le premier déroule une prose savoureuse, le phrasé du second se déploie sous une forme ramassée proche du haïku japonais. Père de deux filles – aujourd’hui adultes –, le poète breton a choisi d’attendre l’âge mûr pour revisiter ses notes prises sur le vif, il y a vingt-cinq ans de cela. Des émois consignés dans les couloirs de la maternité aux instants fugitifs des premières années, l’auteur ne cesse de s’émerveiller en observant ses filles : « Quand la vie/plus tard/viendra les secouer,/auront-elles le souvenir/de ces cris proférés dans la mousse ?/Pourront-elles à nouveau/entendre la voix fraternelle des vagues/venant à leur rencontre/par un après-midi d’avril ? » Au-delà de leurs expériences de la paternité, Maulpoix et Tanguy livrent, chacun à leur façon, une somptueuse chronique de l’enfance et de ses féeries.

François-Xavier Maigre

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