dimanche 10 janvier 2010

Eric Dubois, l'économie de la grâce

Il écrit court, Eric Dubois ! Mais il écrit juste, au plus vital, avec cette façon habile de laisser parler les marges et les blancs, d'opter pour un langage économe et nerveux proche du parler - mais du parler vrai. Si le personnage en agace certains par son militantisme implacable sur le Web, ses courriels répétés, ses coups de pub (!), bref, sa quête de reconnaissance, ceux qui l'ont rencontré connaissent son affabilité, sa gentillesse, son sens de la famille et de l'entraide littéraire. Car Eric ne fait pas cavalier seul : pour preuve, la centaine d'auteurs que le poète-revuiste a contribué à faire connaître via le Web en quelques années ! Son écriture s'en ressent, généreuse qu'elle est, poreuse à l'air du temps, attentive aux visages, aux couleurs... A mille lieues des canons de la poésie actuelle - souvent aride : fragments de textes distordus, au sens dilué, ou à l'inverse d'interminables proses bavardes et prétentieuses -, le père du Capital des mots s'est bâti un univers poétique à taille humaine, où l'on revient se balader avec plaisir. Parce qu'on s'y retrouve. De ces lectures qui accompagnent votre histoire, vous aident à vous comprendre, à faire vos deuils... Ah, justement :


RADIOGRAPHIE ( extrait, Eric Dubois)

Nous
quelques uns

Dans le champ de vision
à demander

Sur la photo
la route

Une famille
quelle route?

Nous voilà réunis
oui

Pour la circonstance
c'est jour d'été

Il faut se serrer
le jour est liquide

Un peu plus
c'est poisseux

Pour la photo
ah la poisse

Qu'on ne prendra pas
on ne fait pas de photo

Le jour des obsèques
dans une banlieue métallique

Sud-ouest de Paris
mon oncle était tourneur-fraiseur

Je vais avoir dix-sept ans
il habitait à côté de l'usine

Prendre conscience
toute sa vie à trimer

Qu'on peut aussi disparaître
pour ça



Depuis nous cherchons
les années ont passé

A être
il y a eu d'autres disparitions



Extrait de "Radiographie"

à paraître

Eric Dubois

Le regard de Patricia Laranco sur "Esprits poétiques"

Sur son blog Patrimages, la poétesse Patricia Laranco vient d'écrire un article à propos du dernier numéro d'Esprits Poétiques ( Le Capital des Mots ), revue anthologique concoctée par Eric Dubois - dans laquelle figure mon poème "Bleu nuit". Merci à elle !

"(...) Dans sa préface, le responsable d'Hélices, Emmanuel BERLAND, lui-même poète, clame bellement que "sans lecture poétique du monde, tout s'écroule. Il reste l'irrespirable"
Pour illustrer ces fortes et au combien justes paroles, voici donc cette anthologie qui, quoique mince (48 pages), regroupe tout de même en son sein 22 poètes, tous publiés au préalable sur le site "Le Capital des Mots".
Ces 22 auteurs nous offrent la diversité de leurs styles et de leurs préoccuppations, et l'ensemble, pour sa part, témoigne de ce qu'est, d'abord, la poésie : une LIBERTE; un souffle qui arrache à la terre; une sorte d'oscillation du réel sur ses bases, d'engouffrement du doute.
La poésie contemporaine est ainsi faite : de lyrisme feutré, de lézardement diffus, de quête du sens incertaine.
"cette brisure / qu'est la vie [...] la présence fugace", que pointe Max ALHAU, l'état "plus près / du réel que le réel" de Claudine BERTRAND, les "embrasures" d'Alain BOYER dont la lecture est un régal, la "beauté aux confins du doute" de Michel CASSIR, le "vide au coeur du / ventre qui en fait est trop-plein" de France BURGHELLE-REY, la remarquable "langue sans fin sans finalité" de P.CAZELLES, les superbes "soleils" de Denis EMORINE qui "révèlent" son "absence au monde", "la langue [...] toujours ailleurs / dans le non-dit /sans retour sur son orbite" et "le double versant des êtres / l'adret et l'ubac" de Charles DOBZINSKI, la "promesse / au seuil" de Laurent FELS, l'aveu, tout ce qu'il y a de révélateur, de Constantin FROSIN "Je [...] Bâtis mon être sur l'évanescence", la particulièrement belle poésie de Jean GEDEON ("nous réinventer / entre les cuisses d'or / des flammes éphémères"), P.KOBEL et ses "disparus" auxquels il n'a "que la force du silence" à "proposer", le désabusé "Savoir. / Que savoir ? / L'espace nait de la ligne" de P.LARANCO, le "dieu" qui "parle bleu nuit" / à celui qui / voit" de F-X MAIGRE, Colette NYS-MAZURE qui préconise "Reste à guetter / l'apparition de la lumière", Stella VINITCHI-RADULESCU et ses "neiges au point fixe de l'histoire / une petite éternité à l'oeuvre", le charme de l'écriture de Thomas VINAU, qui, plaisamment, constate que "la vie passe devant nous / gentiment" et que "c'est plutôt drôle / de la regarder de dos".
Toutes ces citations n'apparaissent-elles pas, finalement, reliées par une sorte de fil conducteur subtil comme une eau qui court dans le sol, sous la roche, à la recherche de la clarté et de l'espace ?
Oui, ce petit livre est témoin de l'ubiquité pudique du poème.
On sent sourdre en lui - au travers de toutes ces voix d'hommes et de femmes habités par cette espèce de "verbe d' avant le verbe" qu'est la poésie, cette recherche sourde, friable, fragile d'une quintessence dont l'horizon recule sans cesse vers on ne sait quel infini.
Il apporte la preuve que, contre vents et marées, la poésie RESISTE."