jeudi 18 mars 2010

Saint-Pol-Roux, le magnifique

Un petit reportage fort bien fait sur Saint-Pol-Roux (1861-1940), immense poète et dramaturge, injustement oublié. Grâce aux éditions Rougerie, et grâce au travail d'une poignée de passionnés, celui que les Bretons avaient surnommé "le Mage de Camaret" retrouve peu à peu les faveurs d'une nouvelle génération de lecteurs. Comme le relève très justement Roland Nadaus, « plus d'un jeune poète serait bien avisé de lire les poèmes en prose du Magnifique : prose inspirée, qui déferle dans une tempête d'images stupéfiantes, de rimes intérieures à en devenir saoul, de sonorités dignes d'un orchestre symphonique et d'un quatuor à la fois, mais aussi d'une modernité à côté de laquelle certaines célébrités actuelles font pâle figure » (lire revue Ici é Là n°9)Tout cela, précise Roland Nadaus, « s'appuyant sur une vision prophétique de la Poésie, loin des modes et de l'esbroufe ».

Le manoir de Saint-Pol-Roux à Camaret (11/8/2008) - Ma-Tvideo France3
Le manoir de Saint-Pol-Roux à Camaret (11/8/2008)

Dans un indispensable volume de la collection "Poètes d'aujourd'hui" consacré à Saint-Pol-Roux (Seghers, 1952), Théophile Briant - un autre grand poète breton - résume ainsi la modernité du père des "Litanies de la mer" : « Peu d'écrivains montrèrent autant d'indépendance que le Magnifique, qui ne se recommanda jamais de personne, et qui disait laisser "le privilège de la lecture" aux "lugubres forbans de l'assimilation". Inventeur étonnant, éveilleur presque unique de pensées et de rythmes, il introduisit dans une partie de son oeuvre un mélange de science et de sorcellerie, forgeant, quand le vocabulaire lui semblait trop pauvre, des néologismes qui firent grincer des dents à certains gardes-barrières de la syntaxe : ouraganer, plage sabuleuse... » Saint-Pol-Roux se définissait lui-même comme un puisatier de la Parole. L'Univers, disait-il, est « une catastrophe tranquille : le poète démêle, cherche ce qui respire à peine sous les décombres et le ramène à la surface de la vie ». Peu l'ont exprimé avec autant de clairvoyance...

A voir : un blog très complet sur Saint-Paul-Roux

François-Xavier Maigre

lundi 15 mars 2010

Je suis allé au soufre natif

de Francis Coffinet, Zurfluh / « Les Cahiers bleus », 66 p., 8 €

(recension parue dans La Croix du 11 mars 2010)

Ses mots sont rares mais résonnent de façon magistrale. Francis Coffinet, 54 ans, poète, plasticien et acteur de cinéma, délivre dans son dernier recueil une grande leçon d’écriture. Sans métrique ni rimes, son phrasé démontre, par sa seule musicalité, qu’un poème en vers libres requiert une science tout aussi exigeante que celle des formes fixes de naguère. « Ce livre est une remontée vers la puissance native du sens », explique l’auteur, qui conçoit la poésie comme une « respiration essentielle du cœur et de la pensée ». Bien que parfois opaques, on pressent, dans ces textes courts, le « soufre natif » d’une parole venue de loin, charnelle et intime.
Truffée d’images éblouissantes (« L’énigme tourne deux fois plus lentement/que la terre autour du soleil »), son œuvre est celle d’un orfèvre : « Je parle à rebours/j’enroule la prière autour de son axe./Féerie dans le sens/je travaille la substance même du désir. »

François-Xavier Maigre

vendredi 12 mars 2010

Mieux se connaître grâce à la poésie

Les meilleures choses ne viennent pas toujours des spécialistes. En l'occurrence, je viens de lire un très bon papier sur la poésie dans un magazine... de psycho ! "Mettez de la poésie dans votre vie", scande ce dossier de trois pages paru dans le n° de février de Psychologies magazine, sous la plume de Flavia Mazelin Salvi. On devine que la proximité de l'immanquable "Printemps des poètes" n'est pas étrangère à cet honneur inhabituel. Sans doute fallait-il, comme on dit dans le jargon, "coller à l'actu" et sacrifier à ce marronnier - sujet récurent - de façon originale. Il n'empêche : la démarche est suffisamment rare pour être saluée, d'autant qu'elle touche au coeur de ce qui fonde la poésie. Et c'est un philosophe qui nous l'enseigne : « Par ses sonorités, ses rythmes, ses images, la poésie exprime l'état le plus achevé de la "maison de l'être" », affirme Jacques de Coulon, qui n'hésite pas, dans ses travaux, à rapprocher la poésie d'une méthode de développement personnel.

Pour en faire l'expérience, il suffit, dit-il, « de choisir un poème, de le réciter à voix haute et de se laisser porter. Aussitôt, notre imaginaire compose une mélodie et un paysage singuliers». Quatre exercices pratiques sont ainsi proposés pour apprendre à se recentrer, sortir des sentiers des battus, traverser des difficultés ou enrichir son quotidien... Tout cela, grâce au seul pouvoir des mots ! Ces petits conseils, nourris d'exemples concrets, visent à creuser l'écoute autant qu'à libérer une parole. Le témoignage de Sabine, décoratrice de 32 ans, est, à cet égard, éloquent : « Une dizaine de poèmes, découverts à l’école, me reviennent dans des situations très précises. Si je marche en montagne ou sur une plage, Baudelaire (“La Nature est un temple où de vivants piliers…”) vient nourrir mon sentiment de plénitude ; quand je me sens fragile, Nietzsche me redonne confiance (“Car je suis flamme assurément!”) ; et dans les moments difficiles, réciter Aragon en boucle (“Donne-moi tes mains pour l’inquiétude…”) m’apaise : par l’effort de mémoire que cela exige, par le rythme qui peu à peu me berce et me fait entrevoir autre chose que ce que je suis en train d’affronter. Je vis la poésie comme une pratique spirituelle – la seule qui me touche ». Les meilleures choses, décidément, ne viennent pas toujours des spécialistes.

François-Xavier Maigre

mercredi 3 mars 2010

Le « secours poétique » au chevet d’Haïti

Article paru dans "La Croix" du 03/03/2010
rubrique "Une idée pour agir"

Bien qu’étant peu lue, la poésie contemporaine reste un vivier fécond et moins replié sur lui-même qu’on ne le pense. Depuis plusieurs semaines, des centaines d’auteurs se retroussent les manches pour venir en aide au peuple haïtien, à la suite du cataclysme qui a frappé l’île, en janvier. Mais que peuvent-ils, les poètes, face à la souffrance ? « Partager ce cri intérieur, l’ouvrir au monde pour qu’il soit l’acte de solidarité espéré », répondent la poétesse roumaine Dana Shishmanian et l’écrivain mauricien Khal Torabully, initiateurs du projet « Poètes pour Haïti ». À travers ce geste de « secours poétique », il s’agit, disent-ils, de provoquer un sursaut de « créativité devant l’anéantissement ».

Le collectif rassemble près de 70 auteurs originaires des cinq continents, dans un ouvrage éponyme de 122 pages, sobre et poignant, à consulter sur le Web. Le recueil peut être téléchargé au format PDF en échange d’un don à une association (Action contre la faim, Croix-Rouge, Secours catholique, Solidarités ou Unicef). Loin de n’être qu’un prétexte humanitaire, l’ouvrage étonne par la qualité de ses textes. De grandes voix de la poésie actuelle s’y font entendre, comme celle de Colette Nys-Mazure, chroniqueuse pour le mensuel de spiritualité Panorama (édité par Bayard) : « Il s’agit de faire face/à l’innommable ;/Aucun mot pour dire./ Tendre l’oreille./ Saisir les mains pantelantes./ Inventer des relevailles. » Ailleurs, le poète Éric Dubois s’efface, avec un profond respect, derrière le cri des fils d’Haïti : « Nous avons faim/nous n’éprouvons pas même la colère/Contre qui contre quoi ?/Ne parlez pas de fatalité/ne dites rien/Nous sommes de la même humanité/qui souffre/Vos frères et vos sœurs/de la même espérance/Aidez-nous/à nous tenir droit/Venez. » Sans aucune promotion, l’initiative s’est propagée via les blogs et réseaux sociaux tels que Facebook. Dana Shishmanian aimerait trouver un éditeur qui accepte de publier l’ouvrage sous forme papier, afin d’accentuer sa diffusion… et ses retombées financières en Haïti.

François-Xavier Maigre