lundi 19 avril 2010

Si la photo est bonne...

Fallait-il vraiment exhiber le visage adulte de Rimbaud ? Avait-on besoin de voir au grand jour ce vieux cliché sépia, déniché il y a peu par deux libraires chanceux ? La question agite la blogosphère et les sites de presse depuis plusieurs jours (384 résultats rien qu'en tapant "Rimbaud" dans l'onglet actualité de Google !) Certains, minoritaires, crient au scandale : on ne reconnaît pas l'auteur des Illuminations, disent-ils, ce visage est flou, décevant, son expression est banale... Bref, on s'en serait volontiers passé. D'autres allant même jusqu'à nier l'évidence - Non, ce n'est pas lui. Etonnant. Les mêmes qui snobent habituellement l'actualité poétique et les poètes s'insurgent soudain contre une odieuse profanation du mythe rimbaldien. C'en est presque cocasse ! Mais il y a aussi du vrai dans ces réticences. Car ces reliques n'apportent rien à l'oeuvre du poète. Sans doute l'intéressé aurait-il souri, un rien agacé, devant tant d'emballement. Le meilleur moyen de sonder le mystère de Rimbaud, c'est encore de le lire.
F-X.M.

mercredi 14 avril 2010

Où sont les grandes voix ?

Question posée, récemment, par Xavier Bordes sur son blog. Le poète fait ce constat : "Ce qui est inquiétant pour la poésie, en cette période du moins, c’est que parmi une profusion de poètes, ou considérés comme tels, sur le Net ou en édition de livres, on ne trouve pas souvent le poème qu’on a envie de relire cent fois. Certes, il faut une bien grande puissance poétique pour que de tels poèmes existent. Mais on aimerait vraiment en découvrir plus souvent…" Plus préoccupant selon lui, le monde de la poésie se trouverait désormais "devant une mer de vagues minuscules, rarement dérangées par une lame de fond qui s’en détacherait". Et de s'interroger : "Où les Baudelaire, les Hugo, les Shakespeare, les Verlaine, etc… - les « grandes voix » - d’aujourd’hui ?" Bref, lâche Xavier Bordes, on dirait bien "que ces temps-là sont terminés".

Un constat lucide, à l'évidence. Il suffit d'observer le peu de place accordé aux poètes dans les médias grand public, que ce soit sur papier ou sur écran. Ou simplement de flâner dans les rayons des librairies et autres enseignes culturelles pour mesurer le désintérêt généralisé pour la poésie... Peu en lisent, peu en achètent. Certes. Faut-il en conclure qu'il n'y a plus de brillants poètes ? La fidélité d'éditeurs passionnés, d'innombrables revues et de dizaines de blogs n'est-elle au contraire le signe d'une vitalité plus tenace qu'il n'y paraît ? Et puis, attention, me semble-t-il, à l'effet trompeur du temps : beaucoup, parmi les grandes plumes de naguère, n'ont été réellement sacrées que longtemps après leur mort !

Nul doute que les poètes qui comptent aujourd'hui seront reconnus demain, au-delà du petit cercle de leurs confrères et des rares passionnés. Si ce n'est pas - heureusement ! - déjà chose faite pour certains : Jacques Réda, Philippe Jaccottet, Jean-Pierre Lemaire, François Cheng, Gilles Baudry, Gérard Bocholier, Roland Nadaus, Jehan Despert, Pierre Oster, Charles Juliet, Philippe Delaveau, Jean-Marie Kerwich, Jean-Michel Maulpoix, Bruno Doucey... ou Xavier Bordes, pour ne citer qu'eux ! Au fond, notre monde ne manque pas de prophètes, de "grandes voix" comme on s'en inquiète parfois. Il manque plutôt d'oreilles et d'âmes en quête d'une Parole essentielle, avides d'un regard pénétrant sur le réel et l'invisible. Sans doute parce qu'il tourne trop vite, notre monde est un peu sourd.

François-Xavier Maigre

mercredi 7 avril 2010

Un poème primé lors d'un concours

Le poème "Onde" (ci-dessous) a reçu hier un prix à l'issue du concours organisé par la municipalité de Ville d'Avray (Hauts-de-Seine). Merci à leur jury !


onde


sonatine longue à léguer
au plus offrant au plus offert
pour en couler un or
plus pur que mer

fane l’heure liquide
au front d’un peuplier
je ne manque l’appel
de l’un de l’autre
quand glisse en moi
l’hymne mineur

à rebours en retrait
sous les calendes de l’aube
démêle l’onde
en sourdine.

F-X.M.

samedi 3 avril 2010

La lueur de Pâques sous l'œil de Nadaus

Ce soir, la lumière l'emporte sur les ténèbres... Belles fêtes de Pâques aux rares lecteurs de ce blog poétique ! A vous aussi, beaucoup de vie dans tous vos engagements, projets, désirs. Je vous livre en partage ce magnifique poème de circonstance, reçu de l'ami Roland Nadaus. Certains l'auront peut-être déjà lu dans la revue belge « L’Inédit » d’avril 2010. A très vite ! F-X.M.

LE GRAND HÊTRE/LE GRAND ETRE


Comme un grand frère païen
l’Arbre Ancestral
proclame au ciel ses racines

Dans la posture de l'orant
mais mille fois multipliée
ses mains de feuilles implorent Dieu
paumes ouvertes vers l'Amour

Il faut donc le déconstruire
l’éparpiller
sans tronçonneuse
juste par le regard

Puis le reconstruire
dans sa frêle puissance
pour retrouver en lui
l'hommage de la sève qui monte

Alors l’Arbre Ancestral devient vitrail
feuilles en éclats de couleurs
Ses reflets dispersés sur les herbes humides
proclament la Vie réconciliée

Nous nous inclinons devant lui : je te salue Grand Autre
et je pense au Grand Pendu
au Crucifié agoni d'injures
agonisant dans sa Lumière


–dont le soleil n'est qu'un reflet–

Roland Nadaus

vendredi 2 avril 2010

Lettre à tous les jeunes poètes

C'est à Jean-Pierre Lesieur, vétéran incontesté dans l'art de concevoir et de produire une revue qui dure dans le temps (Le Pilon, et, depuis dix ans, Comme en poésie), que l'on doit cette précieuse missive, adressée à tous ceux qui briguent un brin d'espace dans ses colonnes. Des conseils d'une justesse avisée, à méditer avant de se lancer...
"Je réponds enfin à l’envoi de vos poèmes et je vous prie d’excuser le retard de cette réponse. Je reçois en effet énormément de textes à croire que les poètes poussent comme des champignons dans les sous bois par temps d’orage d’automne", commence Jean-Pierre Lesieur, qui n'y va pas par quatre chemins : " Sachez que je privilégie chez les auteurs ceux qui n’ont pas envoyé leurs poèmes à l’aveuglette c'est-à-dire après avoir longuement fréquenté, en tant que lecteurs les différents numéros de poésie que j’ai publiés depuis la naissance de la revue. Je donne aussi ma préférence aux poètes qui m’envoient des textes inédits en recueils et en revue car les abonnés étant tous ou presque abonnés à plusieurs revues ils n’aiment pas, et je les comprends, retrouver le même texte au même moment dans plusieurs".
Ne se réclamant d' "aucune chapelle" poétique, le poète d'Hossegor conseille aussi de sélectionner ses textes "les plus aboutis" : ceux, dit-il, "que vous feriez lire à votre petite amie, votre belle-mère ou le secrétaire perpétuel de l’Académie". Les autres, "laissez les mûrir ou mourir au fond de votre tiroir, celui que vous n’ouvrez que pour les grandes occasions".
Notre expert souligne par ailleurs que "s’abonner à une ou plusieurs revues paraît le meilleur moyen pour connaître, lire, apprendre la poésie qui se fait aujourd’hui". Sachez aussi, poursuit-il, que d’être édité dans une revue de poésie "n’ouvre pas automatiquement le droit à la célébrité et à la gloire". Bref, "laissez cela à la star académie". Et "si vous êtes refusé n’en faites pas une maladie de peau, il y a plus grave dans la vie, une autre revue prendra vos poèmes, c’est seulement que vous n’avez pas frappé à la bonne porte", ajoute-t-il, en vieux sage.

François-Xavier Maigre

jeudi 1 avril 2010

Le veilleur amoureux

précédé de Eucharis, de Philippe Delaveau
Gallimard, 350 p., 9,30 €

(Recension parue dans La Croix du 1er avril 2010)

Ces deux recueils, publiés en 1989 et 1992, sont enfin réédités dans la prestigieuse collection «Poésie/Gallimard », au format poche. Cette heureuse initiative devrait permettre aux plus jeunes de découvrir une grande voix de la poésie contemporaine, qui a su imposer son élégance sereine, parfois contre les vents dominants. Comme le remarque Michel Jarrety en préface, l’écriture de Philippe Delaveau tranche en effet « sur une époque de poésie française qui avait été surtout soucieuse d’expérimentation, d’un travail où les mots composaient trop souvent une grammaire du poème refermé sur lui-même et son déchiffrement ». À l’inverse, Delaveau n’a cessé d’être ce « veilleur amoureux », attentif au sens des mots, ce puisatier capable de faire jaillir la sève d’une parole quasi sacrée : « J’accomplis un rituel qui n’a pas d’égal,/Je m’enfonce dans la nuit des temps./Je suis la tour à l’avant de la nuit,/Les mains sur le rebord de pierre. »

François-Xavier Maigre