lundi 10 octobre 2011

La Bible, intarissable source pour les écrivains

Article paru dans la Croix du 7 octobre 2011

Enquête. La littérature contemporaine est encore puissamment irriguée par le souffle du texte biblique. Mais, dans une société sécularisée et pluraliste, l'expression spirituelle des auteurs se fait plus discrète.


(Photo : François-Xavier Maigre)


Au départ, il y a le souvenir d'un petit concours hippique en Normandie. Florence Delay entend dans le haut-parleur : « Éliminé pour désobéissance. »« Je suis alors frappée, raconte l'écrivain, membre de l'Académie française, par cette expression, qui désigne le refus du cheval de franchir un obstacle. »

Mystère de l'inspiration : de cette désobéissance lui en vient alors à l'esprit une autre, métaphysique, celle de Jonas, le prophète réfractaire de la Bible. De cet entrechoquement d'images naîtra le roman Trois désobéissances, paru en 2004 aux Éditions Gallimard. Le poète et romancier Roland Nadaus évoque une idée qui « a surgi » de la lecture du Nouveau Testament. « Tous ces invisibles de l'Évangile m'ont paru soudain tellement visibles… Moi qui ai connu une enfance en milieu populaire et ai été attaché aux petites gens, je me suis senti proche de tous ces personnages anonymes, du centurion aux bergers de Bethléem », ceux qui peuplent son dernier roman, Les Anonymes de l'Évangile (1).

Si la sécularisation a pu, en partie, chasser des références communes que sont les épisodes de l'Ancien Testament ou les récits de la vie du Christ, la Bible continue d'inspirer les écrivains. « La création littéraire contemporaine est très imprégnée par les Écritures, mais de façon plus souterraine », analyse Sylvie Parizet (2), maître de conférences en littérature comparée à l'université Paris-Ouest-Nanterre.

L'expression spirituelle est aujourd'hui « en filigrane plus qu'en pleine page », remarque, elle aussi, l'écrivain belge Colette Nys-Mazure, évoquant une « nappe phréatique » qui imprègne jusqu'aux romans policiers. Sans doute, avance-t-elle, parce que la foi « se propose et ne s'impose pas, comme l'amour » : « Quand on écrit, on ne peut agir que par contagion. » Aussi parce que, dans une société qui a relégué la spiritualité à la sphère privée, de nombreux auteurs chrétiens craignent d'être étiquetés. « Beaucoup considèrent que la foi relève de l'intimité et qu'il faut laisser le lecteur faire son chemin », constate Christophe Henning, journaliste à Pèlerin et président de l'association des écrivains croyants.

À en croire le romancier Éric-Emmanuel Schmitt, si notre époque « se méfie de la grandeur », c'est sans doute aussi parce que « nous avons vu où nous ont conduits les hommes qui ont hurlé au XXe siècle. Aujourd'hui, pour se faire entendre, il faut murmurer. » Pour autant, le grand roman de l'humanité qu'est la Bible reste « au cœur de la fiction occidentale », affirme-t-il (3), car elle possède « l'obscurité nécessaire pour être une source continue d'inspiration ». Pour l'auteur de L'Évangile selon Pilate, ce sont précisément les paradoxes et les zones d'ombre du corpus biblique qui en font un vivier infini d'interprétations. « Si elle était trop directive, trop claire, estime Éric-Emmanuel Schmitt, elle s'épuiserait dans sa propre clarté et deviendrait transparente. Un mystère doit être obscur. »

Les figures de l'Ancien Testament demeurent un levier romanesque efficace aujourd'hui : Jonas est souvent invoqué pour manifester le drame de l'exil, de même que Caïn incarne la figure de la révolte… On pourrait aussi citer la figure omniprésente de Job, qui a inspiré Pierre Assouline (4). « La Bible est un texte à travers lequel on a envie de relire quelque chose, mais ce n'est pas tant la Bible qu'on relit que soi-même », analyse l'éditeur Frédéric Boyer. Il fut, il y a plus de dix ans, à l'origine de la Bible Bayard, une traduction audacieuse des Écritures fondée sur la coopération inédite d'exégètes et d'écrivains.

« On a parfois besoin de références plus fortes pour tenter de comprendre le monde dans lequel on vit. » Il n'est sans doute pas un hasard que la Genèse soit l'un des épisodes bibliques les plus prisés des auteurs, matrice de tous les commencements. « Si je relis la Genèse, ce n'est pas pour savoir comment le monde a été créé, mais pour traverser les grandes énigmes de l'humanité. »

« C'est sans doute aux auteurs de faire résonner la Bible d'une manière nouvelle pour que la société se la réapproprie », affirme Roland Nadaus. « Je constate, lors de mes lectures publiques, que les gens sont parfois désarçonnés. Mais cela ne veut pas dire qu'ils n'apprécient pas : il peut y avoir une spiritualité laïque, et même athée, car tout homme est doué d'une dimension mystique. Tout dépend de la façon d'aborder le texte. » De fait, le contexte actuel de pluralisme peut être une chance.

Loin d'accréditer l'image d'un âge d'or révolu, Sylvie Parizet souligne la créativité sans limites des auteurs contemporains face au texte biblique : « Certes, leurs références sont plus libres qu'autrefois, parfois même erronées, concède-t-elle. Mais la désacralisation permet de redonner vie à la figure. Les épisodes n'ont certes de sens que dans un monde de transcendance, mais dans un monde déchristianisé, on les relit avec une nouvelle vigueur. » Ainsi ces romans où Sylvie Germain entremêle plusieurs grandes figures pour tisser une œuvre très originale (5).

Chez le poète et écrivain Jean Grosjean, décédé en 2006, cette plus grande liberté fait jaillir l'humour. « On retrouve chez de nombreux auteurs contemporains de véritables réécritures de la Bible. Michel Tournier ou Jean-Pierre Lemaire, pour ne citer qu'eux, n'ont de cesse de transposer le récit biblique pour le faire revivre », ajoute Sylvie Parizet. Les écrivains chrétiens sont d'ailleurs loin d'être les seuls à puiser aux sources bibliques.

Il suffit de penser au rôle majeur des auteurs juifs, comme Claude Vigée ou Henri Meschonnic, disparu en 2009. Plus largement, des écrivains non croyants y reviennent avec assiduité, comme José Saramago, prix Nobel de littérature en 1998, et ses variations très libres sur les premiers chapitres de la Genèse, autour de la figure de Caïn (6). Ou encore comme l'Italien Erri de Luca, habité par le texte biblique au point de consacrer chaque jour une heure à parcourir les arcanes du texte hébreu.

Céline Hoyeau et François-Xavier Maigre

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